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« Entretien avec Ronan Le Coadic »

  Cet entretien avec Ronan Le Coadic a eu lieu le 3 août 1993 au Poul, en Mellionnec. Il a été relu et corrigé par Glenmor.
  Il a été publié, accompagné de photographies, dans le numéro 79 de la revue Armen (www.armen.net) en septembre 1996. Il est publié ici avec leur aimable autorisation.


Ronan Le Coadic : Comment définir un Breton ? Qui est breton ?

Glenmor : Ah ! La définition de la bretonnitude ! (Silence) Je crois que "né en Bretagne" suffit. Etre né en Bretagne, ou être né ailleurs mais y avoir été élevé. Car pour moi, la culture s'arrête à six ans. Après, on nous instruit; c'est différent. Ce sont les premiers contacts, l'ambiance, qui vont faire de l'enfant un homme né. Pendant ses six premières années, la découverte de sa nature, de son social, de toute son ambiance, créent chez l'enfant l'idée d'appartenance à un groupe humain; ici, à la nation de Bretagne. Un jeune né en Bretagne, ou même ailleurs, venant en Bretagne, devient automatiquement breton. Il aura la notion d'appartenance, puisque c'est son milieu d'enfance. La nationalité se définit par l'enfance au pays. Je crois que c'est ça l'essentiel. Maintenant, tu me diras, il y a aussi les types qui ont le sentiment d'appartenance à la bretonnitude, même s'ils vivent ailleurs, parce qu'ils ont des parents bretons. Ce n'est pas parce que - c'est le mot d'Yvon Etienne que je trouve merveilleux - la chatte fait ses petits dans une cuisinière qu'elle pond des biscuits. Donc, l'appartenance se donne aussi par la famille. Et puis, la bretonnitude peut être un choix. Des gens viennent et s'intègrent à la Bretagne à tout âge; et ils deviennent tellement bretons qu'on se demande s'ils n'y sont pas nés. Naturellement, je crois que la naissance dans le pays fait la nationalité. C'est pour ça que le projet des Français de demander aux étrangers nés sur le territoire français d'avoir à opter pour la nationalité française, c'est une connerie. Droit de terre. Et la bretonnitude, c'est ça. Alors, maintenant, quel est le contenu de la bretonnitude ? Qu'est-ce qu'un Breton ?

Ronan Le Coadic : C'est la question que j'allais te poser.

Glenmor : Oui, j'ai compris. Tu sais, je ne suis pas fou ! (Rire). Eh bien, le contenu, c'est une sorte d'amalgame d'essence mystique, qui fait qu'un Breton est un Breton. Alors là interviennent les substrats. Qu'est-ce que le contenu breton ? C'est une presqu'île, donc un substrat géographique. La presqu'île est presque une île ! La Bretagne a été très longtemps excentrée, elle est toujours excentrée. C'est un pays relativement petit et qui a son histoire. Une histoire qui, même sans être enseignée, a passé à travers les chants populaires, notamment. Donc, un substrat historique sous-tend tout ça.

Maintenant, tu as une organisation sociale, aussi, une convivialité propre aux Bretons, comme elle est propre à toutes les cultures paysannes; mais avec des particularités, en Bretagne, comme dans tous les pays qui sont un peu isolés. Il ne faut pas oublier que la Bretagne a vécu, quand même, isolée du reste du continent jusqu'à l'arrivée du rail et du chemin de fer. On se déplaçait très peu, sauf les classes bour­geoises. Les Bretons ne se déplaçaient pas, les marins mis à part. Les premiers émigrants vers Paris sont ceux qui ont posé les rails de chemin de fer ! C'était un monde un peu clos, qui a fabriqué son histoire, sa culture, qui se rappelle son histoire. Donc c'est un substrat historique et, par le fait même, comme ils vivaient enclos, un substrat social. Ça forme un tout, qui fait qu'un Breton est un Breton, avec son élément un peu individualiste; ce qui est très celtique. Nous ne sommes pas capables de nous organiser en Etat, c'est sans doute la raison pour laquelle les Celtes n'ont jamais eu d'Etat, d'ailleurs. Et l'Irlande, qui en a un, n'a guère réussi. Nous sommes un peu des libertaires, de nature. L'individu, chez nous, pri­me sur l'organisation sociale. Et puis, surtout, ce qui est bien en Bretagne c'est que la quote-part d'intelligence d'un individu ne rentre pas en ligne de compte dans les relations. Un type peut être simplet, par exemple, il est dans la société comme les autres. C'est paysan, ça... je crois que c'est aussi breton. Les Celtes, quand même, sont ouverts. La preuve c'est qu'en Irlande, tu vois, les Romanichels n'ont jamais...

Un invité de Glenmor : C'est le droit à la différence !

Glenmor : Oui, le droit à la différence. Pourquoi, maintenant, peut-on devenir breton même si on vient de l'extérieur ? C'est parce que la Bretagne s'adapte. C'est assez curieux, d'ailleurs. Je prends toujours ce cas-là parce qu'il est typique : les harkis qu'on a fait venir à Vannes parce qu'il y avait des HLM à occuper. Ils étaient très mal vus à Toulouse. Eh bien, tous les harkis sont mariés avec des Bretonnes, maintenant. Ça fabrique d'excellents petits Bretons ! Et ces gosses-là seront bretons, ils n'auront même pas la notion d'être français, encore. Tu vois ce que je veux dire ? Parce que la Bretagne, je crois, c'est une option presque mythique de nationalité. Ce n'est pas l'Etat breton qui fait ça... Ils deviennent bretons. Moi, j'ai demandé à Perazzi. Il est journaliste, il est bretonnant. Son père, italien, est venu à Plouhinec. Il ne parlait pas breton, ni français presque pas. Je lui demande : "Mais comment es-tu breton ?
- Je n'ai jamais su que j'étais autre chose que breton. Jamais. Je ne me souviens pas qu'on m'ait fait, même, la remarque à l'école que je n'étais pas breton." Alors que son père était rital. C'est quand même très beau ça. "D'ailleurs, ajoute-t-il, on m'aurait dit, il y a dix ans, que je n'étais pas breton, j'aurais cassé la gueule au mec qui m'aurait dit ça." Donc c'est une espèce d'accueil celtique qui est un des traits riches de notre pays. Ça, il faut le mettre dans ta thèse ! Et je ne mens pas. Tout le monde peut le remarquer. Et puis nous avons quand même une chance : Le Pen qui, pourtant, est du pays, fait en Bretagne son plus mauvais score. Ça veut dire beaucoup de choses à l'heure actuelle, tu sais. Même en ville, ici, il n'y arrive pas. Tu as vu ? 3 % ou 4 %, c'est tout ! Quand il fait 17 ou 20 % dans le Nord, là-bas, à Calais ! Et à Nice ! II va être maire de Nice. Mais avec la droite au pouvoir, maintenant, ils vont perdre des voix. Peut-être... Parce que la poussée de l'extrême-droite, ça a été le PS au pouvoir, quand même.

Ronan Le Coadic : Je remarque que tu as fait un petit peu intervenir l'histoire mais pas du tout la langue. Par rapport à d'autres gens, c'est une démarche un peu différente.

Glenmor : Ah ! Oui. Oui. C'est aussi une de mes réflexions, qui a choqué souvent. Je n'ai jamais attaché la bretonnitude à la langue bretonne. Attention, j'aime la langue bretonne, c'est ma langue ! Et ceci parce que, de tout temps, le sentiment d'être breton est souvent plus vif en haute Bretagne qu'en basse Bretagne.
Au début, j'étais un peu, moi aussi, bretonnant et chauvin. J'ai quand même été formé à l'école des bretonnants ! Donc, avec un peu de mépris pour les Gallos. J'étais bretonnant, j'étais bretonnant ! Je me suis aperçu que de bons Bretons, il y en a dans tous les pays de Bretagne. Je crois même que le plus fort sentiment de la bretonnitude se trouve sur les frontières. Là, vraiment, tu trouves des Bretons de sentiment, hein ! Sur les frontières, tu vois, parce qu'ils sont en contact avec l'autre côté, quoi ! Donc, il y a quand même un sentiment national breton très fort, très fort. La Bretagne a toujours été bilingue, dans toute son histoire. Bien que Nominoé ait commencé à vouloir apprendre le breton à tout le monde là-haut. Mais c'était quand même du gallo-romain qu'on parlait. La Bretagne bretonnante, on sait où elle a toujours été située. On connaît les limites. Et je ne vois pas pourquoi, alors que c'était un même duché, une nation, je ne vois pas pourquoi, aujourd'hui, on ferait la différence. Je n'attache pas la nationalité bretonne à la langue. Parce que ceux qui ne parlent pas breton ne seraient pas bretons dans ce cas-là. Je m'entends bien : si tu veux parler de l'objet culturel... J'aimerais, moi, que toute la Bretagne parle breton. Mais qu'ils parlent breton ou en langue gallèse n'a aucune importance : ceux de haute et de bas-se Bretagne sont bretons au même titre. Dans le mouvement breton, ceux qui disent que pour être un bon breton, il faut forcément être bretonnant, ce sont des cons ! Tu leur diras ça de ma part, tiens !

Ronan Le Coadic : Promis !

Glenmor : Glenmor m'a dit : "Vous êtes des connards !" C'est tout. D'ailleurs, les meilleurs nationalistes bretons ont toujours été gallos. Tout le reste n'a été que des rastaquouères. Y compris les bretonnants. Oh ! Moi, je ne fais pas de cadeau ! Mais je les connais trop, tu comprends. Je les ai trop vus. J'ai vu un certain docteur, au camp Al Liamm, à Rostrenen. Je n'avais pas de maison, à l'époque, j'étais jeune, j'étais chez ma mère. Et j'avais des amis qui faisaient partie du camp. Ils sont arrivés à la ferme, ils foutaient le camp. Le premier jour !
Ils voulaient apprendre le breton, par-ce que c'était annoncé comme un truc de débutants. Et il y avait ce docteur. Les mecs arrivaient en disant "Bonjour, monsieur", ils se faisaient engueuler ! En breton. Ils ne comprenaient rien. Jamais, il n'a voulu qu'on prononce un mot de français dans son camp. Eh bien, les gars ont foutu le camp. Il y avait des Flamands venus apprendre le breton. Ils se sont taillés. Il a foutu la panique partout.
Vefa de Bellaing est autrement plus intelligente, quand même. Elle ne fait pas de telles bêtises. La dictature, je n'ai pas aimé du tout. Quand on voit ce qu'a fait Madame Marc'harid Gourlaouen. Le breton qu'elle a appris. Le nombre de bretonnants qu'elle a fabriqués, en corrigeant, en écrivant en français à des tas de types isolés. Ça, c'était du boulot ! Et ces cons-là, non ! Ça a fait des progrès. Ce n'est plus comme ça, maintenant ! Non, c'était ces types-là, comme Le Beg, à un moment donné, Yann Le Beg - que j'aime beaucoup, entre nous soit dit. C'est des durs pour ça. Ils ne veulent rien savoir. "Langue bretonne, langue bretonne, langue bretonne !" Qu'est-ce que tu veux ?
"Pourquoi n'écris-tu pas en breton ? me demande-t-il.
- Si je n'avais écrit qu'en breton, on n'aurait jamais parlé de vous !"
C'est vrai. Si je n'avais écrit qu'en breton, où est-ce que j'aurais été chanter ? Puisque même les bretonnants ne me comprennent pas. Quand tu leur chantes un breton correct, ils ne comprennent pas, alors ! Ils n'ont jamais étudié leur langue.
Maintenant, si on parle d'une Bretagne culturelle, je ne la conçois pas sans le breton, hein ! C'est sûr. La langue bretonne nous apporte quand même des concepts que n'apporte pas la langue française. C'est vrai. Mais, chose curieuse, dans ce qu'on appelle le patois gallo, on retrouve les concepts bretons, et même, souvent, les tournures de phrase de la langue bretonne. Tu comprends ? Il y a une unité. La Bretagne n'a jamais été divisée en deux à cause de la langue. C'est pour ça, d'ailleurs, que je ne comprenais pas très bien les problèmes de langue de certains pays. Parce qu'en Bretagne, il n'y a jamais eu de guerre de langue. Ça existe auprès de certains individus qui sont des acharnés, mais il n'y a pas eu de guerre entre les gallos et les bretonnants. Et puis, va-t-en dire à un type du Pays gallo qu'il n'est pas breton, tu vas voir un peu !
De plus, le sondage pour Nantes a montré que 67 % des Nantais veulent être rattachés à la Bretagne. Il y a une raison, quand même. C'est une ville ouverte, qui donne sur la Vendée, tu as le port et tout. Ils pourraient dire "On s'en fout !" 67%. Ça a été fait par le Nouvel Obs. Et (Rire) parce que la gauche nous avait promis de rattacher Nantes à la Bretagne quand elle viendrait au pouvoir. Et quand ils sont arrivés au pouvoir : "Oui, il faudrait peut-être... Oui, mais c'est dur maintenant. Ça fait des frais et tout ça. Il faudrait peut-être faire un référendum." Alors, justement, à cause de ce référendum, ils ont fait le sondage. Et s'il y avait eu référendum, Nantes était rattachée à la Bretagne. Et la gauche n'a jamais osé le faire. C'est tous des cons. Voilà. (Silence)

Ronan Le Coadic : Et les jeunes générations, maintenant, comment les vois-tu ? Et comment penses-tu l'avenir de la bretonnité ?

Glenmor : Ça, c'est un problème que j'ignore. Je pense qu'aujourd'hui le sentiment d'être Breton n'est plus un objet de complexes. Les gens sont fiers d'être Bretons. Ils sont tout fiers. Quand on traite quelqu'un de Breton, ce n'est plus l'insulter. De mon temps, si ! Quand on traitait quelqu'un de Breton, c'était une insulte. Les Bretons fermaient leur gueule. Ils n'osaient pas se dire Bretons. Mais avec leur accent, on les reconnaissait toujours. Et c'était un complexe.

Maintenant, c'est fini. Et les idées pour lesquelles nous, nous avons été pratiquement en prison, l'idée d'autonomie qu'on réclamait, maintenant c'est un mot qui est dans l'air du temps, grâce un peu à nous, bien entendu. Tu te dis autonomiste breton maintenant, qui va t'en vouloir pour ça ? Ils sont tous pour l'autonomie régionale ! Donc, si tu veux, ils ont l'impression, les jeunes, même du mouvement breton, d'être... d'être arrivés à avoir. Or, ce n'est rien du tout. Ce n'est qu'un leurre. Le pouvoir n'est pas en Bretagne. Le pouvoir est toujours à Paris. On les a trompés. Ils sont tellement fainéants qu'ils disent "On a un peu. Ça suffit". Alors ça fait que, pour moi, le militantisme dégringole. C'est décevant. Tu sais qu'à deux cents types du mouvement, on faisait trois fois plus de boulot en une nuit que maintenant, avec tout le mouvement breton rassemblé sur toute la Bretagne. Ils ne veulent même plus aller coller des affiches ni rien du tout. Ce sont des fainéants. Alors j'espère que, un jour ou l'autre, ils prendront conscience, d'une façon ou d'une autre, peut-être par le chômage, qu'il faut qu'ils fassent quelque chose. Alors, peut-être qu'ils vont s'énerver. Mais, de toute façon, on ne peut plus les énerver nous. Ce n'est pas moi qui vais le faire. Je constate, c'est tout. Mais je dis, peut-être, quand même, les circonstances économiques... Le mouvement breton a toujours été assez cyclique. C'est pour ça qu'il ne faut pas s'étonner qu'il y ait une reprise. Dans quatre, cinq ans... Moi, je trouve que l'arrivée de la droite va faire du bien au mouvement breton. Quand ils vont commencer à serrer les vis. Là, on verra peut-être les Bretons se réveiller un peu. Quelques bombes qui sauteront. Comme ça. Ça fera notre feu d'artifice. On pourra rigoler le samedi matin. Tous les samedis matin, avant, c'était la fête. "Où est-ce que ça a sauté hier ?" D'ailleurs, s'ils avaient été malins, les flics, ils auraient su tout de suite que ceux qui posaient des bombes, c'étaient des types qui travaillaient. Parce que ça ne sautait que le week-end ! (Rire) Très rarement dans la semaine.

Ronan Le Coadic : Qu'est-ce que tu penses avoir apporté par ton travail ?

Glenmor : Ça, je n'en sais rien, je n'en sais rien du tout. Ce sont des questions qu'il ne faut pas me poser. Il faut poser ça à d'autres. J'ai essayé de faire un truc. J'avais des idées en tête. Je ne sais pas si je les ai réalisées ou pas. J'ai chanté. J'ai été fier d'être breton. Je crois avoir contribué, peut-être, à enlever le complexe breton. Oui, je crois que c'est surtout ça que j'ai fait. C'est-à-dire que j'ai rendu un peu, peut-être, à ma manière et dans mon niveau, un peu de la fierté d'être breton. Parce que quand j'ai commencé, tu sais que les Bretons n'étaient pas fiers du tout d'être bretons. On les traitait de ploucs à Paris, tu comprends ? Et ils se ramassaient. Je me suis bagarré dans les bistrots. Parce que j'étais costaud, à l'époque. Avec des types qui traitaient un Breton de plouc, quoi. Et le gars ne disait rien. Ou bien, on les appelait les maos, aussi. "Ah ! Tiens ! Voilà les maos, là !" C'étaient des termes de mépris. Eh bien, ce n'est plus le cas. Ils ont plutôt le complexe de supériorité, ce n'est pas plus mal. Ce n'est peut-être pas mieux non plus, d'ailleurs. Ils feraient mieux de rester à juste mesure, mais c'est difficile. Si j'ai pu rendre un peu de fierté aux Bretons d'être bretons, je suis content. C'est tout. Là-dessus, je n'insiste pas sur ce que j'ai fait. C'est aux jeunes qu'il faut demander ça.

Intervention d'un invité de Glenmor : Milig défendait l'identité de la Bretagne.

Glenmor : Ah, et puis la fierté d'être Breton ! "Merde à la France" ! Je crachais dur à l'époque ! J'ai commencé dur. Avec les Nations ("Les nations ont le droit de briser leurs chaînes et les trônes des tyrans", "tuer les Francs") et tout le bordel ! Ça y allait, là ! J'ai commencé très dur : il fallait. C'est pour ça, d'ailleurs, qu'on me cassait la gueule. Au fond, c'était ma haine personnelle contre ce qu'on me faisait. Comme j'étais breton, j'ai réagi pour le peuple breton. En fait, c'est, si tu veux, presque une revanche personnelle que j'ai pris. Mais comme je m'intégrais à... Quand j'étais sur scène, la Bretagne, c'était moi ! Enfin, c'est une prétention de dire ça. Mais, au fond de ton coeur, c'est ça que tu te dis. C'est moi la Bretagne et derrière moi, ce sont tous les Bretons. Et j'ai toujours dit que je n'aurais jamais réussi si je n'avais pas chanté tout haut ce que tous les Bretons pensaient tout bas. Maintenant, quel est l'effet ? Qu'est-ce qui sera durable ? Je n'en sais rien. Oui, si tu veux, j'ai reçu des milliers et des milliers de lettres me remerciant d'avoir fait découvrir la Bretagne. J'ai reçu des lettres... (Soupir). Katell en a gardé, quelques-unes, qui étaient merveilleuses. J'ai fait revenir des toubibs s'installer dans la région. J'allais partout en France, j'insultais tout le monde. Je les traitais de déserteurs. "Si toute la Bretagne faisait comme vous, si tous les intellectuels quittaient le pays..." Eh bien, les mecs sont revenus. J'en ai ramené du monde en Bretagne, moi ! C'était mon combat. Et puis, les types m'écoutaient. Il faut dire que j'étais dur. Mais, bon ! J'étais dur avec moi-même aussi.

Ronan Le Coadic : Mais quand et comment en as-tu pris conscience ?

Glenmor : Je ne sais pas, je suis né ici. Je ne parlais pas un mot de français quand je suis arrivé à l'école. J'ai été puni parce que je ne parlais pas français dans la cour. Je ne sais pas. C'est resté sur ma...

Ronan Le Coadic : Mais, c'est arrivé à des milliers de personnes.

Glenmor : Oui, bon ! Mais, moi, j'ai réagi. J'ai réagi parce que j'ai eu la chance d'avoir été intellectualisé... J'étais fils de paysans pauvres, d'accord, mais j'ai eu la chance d'arriver au séminaire de Quintin pendant la guerre. Il y avait peut-être des restrictions, mais à l'époque le breton était au programme, l'histoire de la Bretagne était enseignée. J'avais un prof, l'abbé Jean Martin, qui est toujours vivant. Il était prof de philo. Il enseignait le breton et c'était un nationaliste breton. J'avais la chance d'avoir un surveillant, l'abbé Morin, qui était au PNB pendant la guerre. Il nous vendait Ollolé.

C'est ce que je dis, moi : "Je suis de la génération d' Ollolé." Là, les Caouissin ont fait un bon boulot. C'était une revue qui reprenait l'histoire de la Bretagne, tu sais ? En dessins. C'était magnifique pour tous les Bretons. Nous avons appris notre histoire là-dedans. Tous les gosses. Et ça fait que, à quinze, seize ans, j'écrivais déjà en breton, des chansons bretonnes. Et puis, il ne fallait déjà plus me parler d'autre chose. J'étais nationaliste breton. Mais, moi, j'ai été naturellement nationaliste breton. Je ne sais pas pourquoi. Ce n'est pas mes parents, non. Parce que d'autres ont eu les mêmes trucs que moi, ils ne sont pas devenus nationalistes bretons, ça c'est clair. Et il y en a qui ont fait plus d'études que moi et qui ne le sont pas devenus. C'est marrant, il y a peut-être une prédestination ? Ma mère m'a toujours dit que, devant mon berceau, quand j'étais tout petit - je venais de naître - un vieux baleer-bro (ce qu'on appelle les bardes baleer) a dit : "Celui-là, il sera connu, mais il finira aveugle." Je n'ai jamais eu mal aux yeux, mais ça peut arriver. J'ai été un peu connu, mais comme je n'ai pas été très très connu, je ne finirai peut-être pas tout à fait aveugle non plus ! Un baleer-bro, comme ça, qui passait, qui racontait des histoires. A l'époque, il y en avait beaucoup, ici. Et puis, aussi, c'est une chose qui a pu m'influencer, j'étais habitué à voir les bardes de foire. Ils chansonnaient tout ce qui se passait dans le pays, les noces un peu loupées, les événements, les crimes, etc. Ils faisaient imprimer leurs textes sur des feuilles volantes et ça se chantait toujours sur un ton anavezet. C'étaient toujours les mêmes airs pour danser les dañs fisel. Ils chantaient ça dans les foires, et les gens achetaient les feuilles volantes. Au fond, c'étaient des bardes populaires. C'était la tradition populaire des bardes, qui a disparu avec les petits marchés. Maintenant, il n'y a plus que Rostrenen. Il n'y a pas si longtemps que ça, à Rostrenen, il y avait des types qui venaient avec leur accordéon jouer, et puis ils vendaient des feuilles. Mais maintenant, avec les disques, les compacts, etc., personne n'achète plus ces feuilles-là. Mais ça a duré quand même assez longtemps, bien après guerre. Et ces gars-là ont disparu. Moi, j'ai chanté parce que c'est le seul moyen que j'ai de défendre un peu mon pays. C'était comme ça. Ça ne m'a jamais intéressé de faire carrière. J'ai gagné ma vie, c'est tout. C'est bien. J'ai été trente, trente-cinq ans. Maintenant, ça va ! Bon alors, qu'est-ce qu'il y a comme question, encore ?

Ronan Le Coadic : Une dernière question : qu'est-ce que tu aimerais que les jeunes fassent maintenant ? Quelle est la priorité ?

Glenmor : Un mouvement de masse ! Qui soit dirigé. Qui s'amplifie partout. Qui soit économique et social. Pour former une masse - oui, mais ça, c'est un rêve - assez puissante pour imposer à la France, grâce, d'ailleurs, à l'Europe qui se fait, l'indépendance de la Bretagne. L'indépendance ? C'est idiot de parler d'indépendance. Mais l'autonomie totale de la Bretagne, avec la puissance juridique, le pouvoir économique en Bretagne. Toutes les décisions en Bretagne. Pour ça, il faudrait que les Bretons... Yann Puillandre m'a dit, l'autre jour, qu'il était relativement content. Il a assisté à un discours du CDJA. "Moi, m'a-t-il dit, j'aurais pu faire ce discours-là." Ils prennent conscience que ce sont les Bretons seuls qui doivent se défendre. Ne plus faire confiance. C'est nous, Bretons, ou rien. Alors ça, c'est déjà un mouvement qui part. Si tous les mouvements, agricoles, ouvriers, prennent ça comme départ, et qu'on voit le gwenn ha du au lieu de leurs trucs corporatistes, alors nous pouvons espérer. Et c'est ça que je souhaite. Je ne le verrai pas, mais j'aimerais bien qu'il y ait déjà un mouvement de lancé. Comme ça je serais heureux. voilà. Et puis, de toute façon, je reviens ! Et, faites gaffe ! Parce que, ce jour-là, je re­viens avec la mitraillette !